samedi 26 juillet 2014

Le Volstead Act ou les Etats-Unis à sec (d’alcool) (en théorie)

Par Alabama


Le Volstead Act, c’est le joli nom de ce qu’on connaît sous l’appellation de Prohibition. On en a généralement déjà entendu parler dans un film, une série ou la page Wikipédia d’Al Capone. L’historique législatif, c’est un peu fastidieux, alors résumons vite : le Volstead Act, c’est une loi en vigueur de 1920 à 1933. Même si c’est ainsi qu’on a tendance à se la représenter, la Prohibition est une politique qui ne se limite pas aux Etats-Unis : le Canada, la Russie et la Finlande l'ont adoptée avant Washington. Le gouvernement américain, tourné vers les autres pays, se dit « Mh mh. Viens, on se lance aussi, on fait un nouvel amendement ! ». Malheureusement, je n’ai pas la source de cette citation. 

Le XVIIIème amendement, qui institue la Prohibition, est ratifié le 16 janvier 1919. Le Volstead Act, quant à lui, vient le compléter en définissant les boissons alcoolisées (et exclut au passage celles utilisées à des fins religieuses qui, elles, peuvent être vendues. COMME DE PAR HASARD. Pardon.). 



« Vin kasher à usage religieux» 
Et d'un coup, tout le monde est rabbin.

Anecdote nulle que vous pourrez ressortir en soirée : c’est l’unique amendement qui ait été abrogé dans la Constitution étasunienne (mais par un autre amendement, faut pas déconner, le XXIème très exactement). Conséquence de toutes ces petites choses : « la production, la vente et le transport de boissons alcoolisées sont interdites » dès 1920 (pour une fois, je cite un vrai truc : c’est la section 1 du XVIIIème amendement). De plus, « l’importation […] ou l’exportation à des fins de consommation sont également interdites ».


The American Issue titrait
« Le vote met les Etats-Unis à sec.
 »


« La prohibition prend effet le 1er juillet. Achetez maintenant et économisez. 
Plus que six jours. »
Vous l’aurez compris, ce qui m’intéresse, c’est de vous expliquer ce que vos profs ne vous auront jamais expliqué. Les poules mouillées. Aujourd’hui, on va se pencher sur ces Américains qui ont décidé de résister au Volstead Act, non par des grèves de la SNCF (désolée, j'écris cet article dans le train, l'inspiration est limitée) mais en rendant l’alcool privé et secret. C’est la naissance d’une énorme vague de contrebande. Lorsque l’on dit « années 20 », on s’imagine les soirées de Gatsby avec des piscines de gin. Comme je le dis souvent (ce n'est peut-être pas vrai, mais c’est une phrase très pratique dans les dissertations d’Histoire), les stéréotypes, les légendes et les rumeurs viennent toujours de quelque part ! Si cette image des années 20 n’est pas l’exclusivité des Etats-Unis, elle y existe bien. Et ce en partie grâce à la contrebande. 

Je ne sais pas si vous l’avez noté, mais de ce que je vous ai cité de l’amendement (et c’est à peu près tout ce qu’il y a à retenir), être pris avec un verre de vodka dans la main, c’est techniquement légal. Bon, ça ne veut pas dire qu’on peut faire la fête sur la Cinquième Avenue avec, mais quand même. Toujours techniquement, la possession d’alcool n’est pas interdite. C’est le fait d’en fabriquer, et tout ce qui va avec, qui l’est. La logique de l’amendement est la suivante : si on ne peut pas fabriquer d’alcool, si on ne peut pas en vendre ni en amener, comment pourrait-il y avoir une goutte de bourbon sur ce territoire ? Comme on traite d'un sujet assez récent pour avoir été photographié, autant vous montrer en images ce que les autorités ont décidé de faire de ces centaines de milliers de barils de picole. 

Ceci est présentement puni de mort sur le territoire français. Surtout si ça vient de chez Nicolas.
(D'avance, je présente mes excuses pour toutes les légendes qui vont suivre.
Trouver les références exactes était assez difficile, alors j'ai comblé comme j'ai pu.)
Personnellement, je pense aux rats de Chicago qui se trouvent en-dessous. Mais ceci
n'engage que moi.
Ok, celle-là est plutôt marrante.
Notez la parfaite quiétude des mecs derrière le bar. 
LÂCHE CETTE HACHE. C'est pour ton bien, Monsieur.


Tout ça, ça a piqué tes yeux d'amateur de la bière fraîche de 17h ? Ne t'inquiète pas, ça a aussi piqué les yeux des Américains de l'époque. Internet et les chats n'ayant pas encore été inventés, il était vital de trouver un moyen de se détendre le soir, après une journée de travail. La solution ?

On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Ou que par son voisin qui a une baignoire assez grande pour fabriquer
son eau-de-vie.
Trêve d'illustrations, revenons aux choses sérieuses : il faut tout de même rappeler que fabriquer de l'alcool revenait à agir anticonstitutionnellement (je l'ai enfin casé. ENFIN.), et que les Etats-Unis n'ont jamais été connus pour prendre la Constitution à la légère.

Mais d'abord, pourquoi la Prohibition ?


Pour faire comme les autres pays ? Ce serait mal connaître les Etats-Unis. En réalité, depuis le XIXème siècle, divers syndicats et ligues tapent du poing sur la table parce que, pour eux, l'alcool n'est pas compatible avec le christianisme. Et bien sûr que oui, toute l'Amérique est censée être chrétienne. Dès le XVIIème, Cotton Mather soulignait le problème. Au début du XIXème, Lyman Beecher, fondateur de la Société américaine de tempérance, n'hésitait pas à affirmer qu’un « alcoolique mérite encore moins d’accéder au royaume de Dieu qu’un criminel. » Étaient d'accord avec lui des groupes aux noms super fun, comme la Ligue contre les Saloons ou le Syndicat féminin chrétien pour la tempérance. L'idée, et, au fond, le problème, c'est que l'Amérique rurale veut imposer ses valeurs à une Amérique de plus en plus urbanisée. Et pour les villes, une vie civilisée ne se fait pas sans le droit de boire. Pourtant, et pour encore plus compliquer les choses, quelques progressistes prennent l'affaire au vol et affirment que la picole est un poison pour la santé et, dans le même coup, pour la société. Un futur progressiste est un futur sans vodka dans ton jus d'orange matinal. 


Il ne faut pas s'imaginer que tout arrive en 1920, soudainement. Lors de l'entrée en guerre des Etats-Unis, vingt-six états avaient déjà une législation prohibant, à divers niveaux, l'alcool. Certains ont même attribué la victoire à l'abstinence. A une époque, c'est Dieu, à une autre, c'est l'eau et le Coca. 


Il y avait donc des gens qui étaient contents du Volstead Act. Par exemple : Norfolk, Virginie, 16 janvier 1920, un certain évangéliste presbytérien, Billy Sunday, s'amuse à organiser un faux enterrement, celui de John Barleycorn (Jean Grain-d'Orge), un personnage littéraire, symbole de l'alcool et de l'alcoolisme. « Adieu, John ! Tu étais le pire ennemi de Dieu et le meilleur ami du diable. Et je te vouais la haine la plus grande. » déclare ce brave Sunday en guise d'oraison funèbre. 


La contrebande : qui, que, quoi, dont, où ?


En 1925, on demande son avis sur la question de la Prohibition au Prince de Galles. Celui-ci répond : « Formidable ! Quand commence-t-elle ? ». Et il voit juste. Déjà cinq années que les Etats-Unis sont supposément privés d'alcool, et la Prohibition n'a jamais réellement fonctionné. Elle obtient même des résultats contraires. Pire, l'argent des taxes, au lieu de rentrer dans les poches du Trésor, va dans celles des gangsters. Comme Al Capone. Je dis pire, parce que le pays se dirige tout droit vers 1929. 29, c'est la date de l'énorme krach boursier qui se prolongera bien longtemps dans une époque nommée la Dépression. 


Revenons sur Al Capone. Al Capone, c'est mon copain, un bon exemple pour illustrer l'organisation – dans le cas présent, à très grande échelle – de la contrebande dans les années Volstead Act. Al Capone, c'est un nom qu'on connaît plus ou moins, un personnage mythique, parrain emblématique de la mafia de Chicago de 1925 à 1932. A son apogée, Al Capone est à la tête d'une immense fortune, amassée grâce à ses activités évidemment illicites, depuis les maisons closes aux bars clandestins.



Al Capone lors de son arrestation par la police de Chicago.
C'est un homme intouchable, un homme qui fournit Chicago en alcool et qui est réellement apprécié de ses habitants. Ce n'est pas le petit fabriquant local qui risque de se faire choper, mais bien le gros monstre à la tête du réseau. C'est un peu comme les lois sur le téléchargement illégal d'aujourd'hui. Toi, tu ne risques strictement rien à télécharger l'intégrale de Céline Dion. Le mec qui commence à enchaîner les torrents pour en faire des DVDs qu'il vend sur Ebay, ça risque de moins le faire. Là, c'est un peu pareil. Al Capone devient l'ennemi public n°1. Rien que ça. Tu connais peut-être ce groupe d'agents du Trésor américain, les Incorruptibles. Leur chef ? Eliot Ness (yep, c'est Kevin Costner dans le film). Ness se débrouille assez bien : espionnage, raids contre les distilleries et les entrepôts de Capone. Mais cela n'arrête pas notre cher Al. Son souci, c'est qu'il a beaucoup plus d'ennemis que ça. Le 14 février 1929, une opération contre un autre gang dégénère en massacre, dit de la Saint-Valentin. C'est ce bain de sang qui lui vaut la perte de l'opinion publique. Il reçoit des menaces d'un peu partout, et doit se mettre à l'abri. D'un commun accord avec la police, une arrestation est arrangée. Hop, prison (mais prison avec avantages un peu cool quand même). Face à un homme si puissant, la loi prend des allures d'arrangements. Lorsqu'il sort, il se met à la Soupe populaire pour se redorer son image et, alors que la fin de la Prohibition se profile, songe au trafic de lait. Ouaip, de lait. Les marges sur le lait sont apparemment plus importantes que celles sur le whisky, parce que les enfants en consomment. L'associé d'Al enlève même le président du Syndicat local des livreurs de lait (non, tu n'es pas le/la seul/e à trouver ça ridicule) et utilise la rançon pour monter sa propre entreprise.

La fin, enfin !


Préférer le lait au whisky. Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Déjà parce que c'est drôle. Ensuite, pour montrer que la contrebande n'est pour Al Capone qu'un moyen de faire du bénéfice. Il n'y a pas de lutte morale, de lutte politique : tout le monde sait que tout le monde consomme de l'alcool. A quoi sert donc cet amendement ? A avoir tenté d'insérer dans une réalité dépassée une utopie chrétienne et rurale. La folie des années 20 est passée, 29 a plongé le pays dans la détresse. La pauvreté, le chômage, la violence. Si le gouvernement n'a pas pu se permettre un combat si gargantuesque au début de la Prohibition, ce n'est pas en pleine Dépression qu'il le fera. A cette époque, même les partisans de la Prohibition reconnaissent que la taxe sur l'alcool peut aider à combattre le chômage. Pour les Etats-Unis, cet amendement n'est qu'une illusion devenue ridicule.



Moi aussi, mais mon frigo est tellement loin...
(Manifestation féminine en faveur de l'abrogation du Volstead Act de 1933.)

1933, c'est le XXIème amendement. 1933, c'est aussi l'investiture de Roosevelt. Les Américains attendent beaucoup de lui : il a tout un pays à relever (et ne s'en sortira pas trop mal du tout). Roosevelt débarque à la Maison Blanche en mars. Dès février, il est possible d'acheter des boissons peu alcoolisées, comme des bières légères. En décembre, c'est l'abrogation totale de la Prohibition. Une libération, pour la population, et un moyen pour le Président de lever de nouvelles taxes. Tout est beau et heureux. On entend même plus les cris désespérés des puritains au fond de leur campagne, on est trop occupé à fêter ça. 



Pour aller plus loin :
- Chronique de l'Amérique, Jacques Legrand et al, Larousse, Paris, 1989.
- Histoire des Etats-Unis, Jacques Portes, Armand Colin, Paris, 2013.
- Prohibition : Une expérience américaine 1920-1933, une série-documentaire diffusée et sortie en DVD par Arté en France de Ken Burns et Lynn Novick.
- Les Incorruptibles, le film de Brian de Palma sorti en 1987. 

6 commentaires:

  1. Ah ! Encore un super article :D
    J'avais déjà entendu parlé de cette prohibition, notamment dans Gatsby o/ Mais je ne savais pas tout non plus (surtout sur ce trafic de lait là... xD). Merci beaucoup de me laisser dormir moins bête, tu expliques bien les choses je trouve :)

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    1. C'est super gentil :) La Prohibition est un sujet dont on parle peu, tout simplement parce que ça a été un fiasco, mais les détails sont super drôles (j'ai découvert l'histoire du trafic de lait en faisant des recherches pour l'article, j'étais morte de rire toute seule devant mon écran ><). Je vais essayer de faire un article sur la même époque pour parler de Hooverville :)

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  2. Bravissimo pour ton article. J'ai explosé de rire face aux commentaires des photos et du... trafic de lait? XD
    Sinon je connaissais la Prohibition grâce à une encyclopédie nommée Mille Ans d'Histoire et à l'excellente (enfin c'est mon opinion)
    série Boardwalk Empire qui se passe à Atlantic City, ville de tous les vices ( on y croise Al d'ailleurs).
    Encore mille bravi!!

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    1. Mille merciiiis ! J'avais vaguement entendu parler de la série Boardwalk Empire, mais là, tu m'intrigues, je vais m'y mettre, je crois :)

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  3. J'approuve cet article! le coup du lait m'a achevée aussi x) je trouve très sympa l'idée de ses petits exposés historiques, ont en aura le droit à plus? =)

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    1. Merci beaucoup :)

      Oui, je travaille sur plein de sujets en ce moment, du dark side of Sissi l'Impératrice jusqu'aux paris débiles de Marie-Antoinette. Je te jure qu'au niveau WTF, en Histoire, il y a de quoi faire !

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