dimanche 6 juillet 2014

Dorian Gray et Sherlock Holmes, jumeaux d'un plan à trois

Par Alabama

De… Pardon ?

Oui, mon titre est un peu sale, je sais. Aujourd’hui, on va faire un peu d’histoire littéraire (mais si, reste, ça va être marrant, je te le promets) avec une anecdote qui me fera toujours autant halluciner, celle d’un dîner qui a révolutionné la littérature de la fin du XIXème siècle.

Dorian Gray et Sherlock Holmes sont des noms qu’à peu près tout le monde connaît en Occident. Sauf si t’habites dans une grotte. Enfin, avoir Internet dans une grotte, ça doit pas être pratique…

Leurs papas s’appellent Oscar Wilde et Arthur Conan Doyle. Des gens un peu connus aussi. Mais celui qui m’intéresse, c’est le troisième, le beaucoup moins connu : un certain Stoddart. Stoddart est américain. Il possède une revue, le Lippincott’s Monthly Magazine. Et Stoddart voudrait bien publier des trucs chouettes dans sa revue. A l’automne 1889, ce monsieur débarque à Londres, avec un dîner, et une proposition en tête. Il convie deux hommes à ce dîner (et un autre, Thomas Patrick Gill, un parlementaire irlandais, mais tout le monde s’en fiche, de lui. Pardon à ses descendants.) : vous l’avez deviné, Wilde et Conan Doyle. 
Il a rencontré le premier en 1882. Oscar Wilde menait alors une tournée de conférences à travers les Etats-Unis, qui traitaient de la mode, de la décoration des maisons et de la poésie. En bref, de l’art au quotidien, de l’idée de faire rentrer le beau chez soi. C'était un jeune homme, âgé de vingt-huit ans, déjà impressionnant par sa langue bien pendue et son tournesol à la boutonnière. Lorsqu’il a débarqué sur le sol américain, le fonctionnaire des douanes lui a naturellement demandé s’il n’avait rien à déclarer. « Rien. » répondit-il. Avant de se reprendre. « Mon génie. » Humilité, quand tu nous tiens. Les étudiants en lettres citent tous du Oscar Wilde à la pelle et prouvent ainsi que seul un sourd aurait pu tenir plus d’une heure avec lui dans une pièce. Perso, je l’aurais tué avec un tournevis dans l’œil. C’est bien, un tournevis.

Bref, notre cher Oscar croisait un Stoddart fasciné au cours de son voyage. Les deux hommes continuent à correspondre après le retour de Wilde en Angleterre, et c’est avec évidence qu’ils s’organisent une bonne bouffe lorsque Stoddart pose le pied sur le sol londonien en 1889.

Sir Arthur Conan Doyle n’est pas, quant à lui, un vieil ami. En 1887, il publiait un petit roman, Une Etude en Rouge, non sans peine. Beaucoup ont refusé le texte, qui a fini par se retrouver, un an après la vente des droits d’auteurs, dans le Beeton's Christmas Annual. Une Etude en Rouge, si cela ne vous dit rien, c’est le premier texte où apparaissent Sherlock Holmes et John Watson. A l’époque, c’est à peine si le roman se fait remarquer. Il passe totalement inaperçu en Angleterre, et rencontre un succès très modeste aux Etats-Unis. Un roman à sensations parmi d'autres. « Ne forçons pas le destin, laissons tomber ce machin-là ! » se dit alors Arthur (citation non garantie par la rédaction). Mais en 1889, la chance a tourné. Conan Doyle vient de faire paraître un roman historique qui lui rapporte une bonne notoriété (et donc il avait suspendu la rédaction en 86 pour se consacrer à son Etude en Rouge, ironie power) : Micah Clarke. Grâce à ce livre, John Payn (non, pas l’acteur, non, ne confondez pas comme moi) le recommande à son brave confrère, Stoddart. Le voilà convié au fameux dîner.

Numéro du Portrait. Ça donne envie.
Avec sa bouteille de vin, le rédacteur en chef apporte donc une proposition : que les deux auteurs (oui, on s’en fiche toujours autant du parlementaire irlandais) écrivent pour sa revue une nouvelle, relativement longue, qu’il promet de publier les yeux fermés. Proposition acceptée ! Oscar Wilde s’en donne à cœur joie, et s’inspire de La Peau de Chagrin de Balzac, sortie en 1831, et d’un autre roman, un peu moins connu en France, de Joris-Karl Huysmans titré A Rebours, qui date de 1884. Je vous épargne l’analyse et les commentaires sur le chef d’œuvre que ce grand mélange a créé, Le Portrait de Dorian Gray. Vous pouvez vous étonner de l’épaisseur du livre, si celui-ci se trouve dans votre bibliothèque : une grosse nouvelle a donc été éditée par Stoddart en 1890, avant que Wilde la révise et lui ajoute six énormes chapitres qui donneront la version définitive de cette légende littéraire, en 1891.

A côté, les aventures de Conan Doyle ont l’air moins sympa. L’écrivain était attelé à un tout autre projet lorsque la proposition est tombée, La Compagnie blanche. C’est avec mécontentement qu’il s’interrompt dans sa rédaction. Un biographe de Conan Doyle, James McCearney, écrit sur cette époque : « Le Signe des Quatre est une corvée alimentaire qui l'empêche de se consacrer à ses études historiques ; il veut en finir au plus vite ». Au plus vite, c’est la bonne expression. Le Signe des Quatre est achevé en un mois seulement. Cette rapidité est due à une idée simple de Conan Doyle : économiser un maximum de temps en reprenant des personnages que personne ou presque ne connaît, Sherlock et John. Le moins que l’on puisse dire, c’est que son tour a fonctionné. Deux mois à peine après la publication dans le Lippincott’s, une édition du Signe des Quatre est prévue aux Etats-Unis.


Et dire que sans ça, on aurait peut-être
jamais eu Benedict Cumberbatch.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que le fait de publier ainsi des nouvelles dans les journaux était monnaie courante, à l’époque. Qu’il y avait pléthore de romans à sensations, pour Conan Doyle, et que le thème du tableau (ou du miroir, ou de la peau de chagrin) reflétant une réalité n’avait rien de neuf, dans le cas Wilde. Le XIXème siècle est largement passé par là et les a devancés en la matière. Une publication ordinaire pour des sujets ordinaires. C’est là ce qui m’impressionne dans cette affaire : c’était une proposition banale, et, probablement en une phrase ou deux, Stoddart, le type qu’on a tous oublié aujourd’hui, au point que j’ai mis un quart d’heure à retrouver son nom sur Google, a fait naître le seul et mythique roman de Wilde et a fait renaître la référence universelle du détective privé de Conan Doyle. De plus en plus de professeurs de littérature luttent contre un réflexe, celui qui consiste à relier un texte avec son histoire et son auteur. Je n’ai jamais réussi à m’y résoudre. C’est vrai, cette histoire n’apporte sûrement rien aux textes. Elle m’amuse simplement, et je trouve toujours si incroyable qu’un événement si futile ait donné ceux qui sont à mes yeux les deux plus grands personnages de la littérature anglophone du XIXème siècle. 

2 commentaires:

  1. J'aime vraiment beaucoup cette anecdote ; c'est dommage qu'elle soit tombée dans l'oubli.

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    1. Oui, moi aussi. Je trouve vraiment extraordinaire que ces deux écrivains aient un tel lien. Mais c'est pour ça que j'ai fait un article dessus !

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